‘Ennemi d’État’ : la NSA quinze ans avant Snowden

Keith Alexander, patron de la NSA.

Une discussion au bord d’un lac. Un bureaucrate à lunettes – qu’on soupçonne vite de faire partie d’une agence de renseignement – veut convaincre un membre du Congrès de voter pour un amendement élargissant les prérogatives de surveillance. Le parlementaire refuse. Un homme de main l’agrippe par derrière, lui injecte une substance dans le cou et maquille le meurtre en accident. Ainsi commence « Ennemi d’État » de Tony Scott, qu’une âme avisée de la Cinémathèque a choisi de repasser en salle pour une série sur le thème Panoptisme.

Le film est sorti en 1998. Trois ans avant le 11 septembre. Un siècle avant les révélations de Snowden. Au-delà du thriller à rebondissements, « Ennemi d’État » joue en fond sonore une partition qui deviendra un refrain après l’attaque de 2001 : le (faux) dilemme entre sécurité et vie privée. Un avocat (Will Smith) se retrouve en possession d’une preuve attestant que la mort du parlementaire n’est pas accidentelle. Sa femme, avocate elle aussi, travaille pour l’ACLU. Elle s’oppose à toute extension des moyens de surveillance, que sa petite famille va avoir le déplaisir de découvrir.

Au bord du lac, le bureaucrate à lunettes était un sous-directeur de la NSA. Pour récupérer la preuve qui l’accuse, il lance une équipe d’ex-mercenaires épaulés de simili-hackers et une batterie de mouchards pour un spectacle son et lumière : micros dans les costards, émetteurs GPS à l’intérieur des chaussures, caméras partout dans la maison… Mais aussi images satellitaires (c’était avant les drones), recoupements de fichiers de police et administratifs, écoutes, fadettes. Il est question du programme Échelon, à une seule reprise des emails.

Tout n’est certainement pas vraisemblable, quelques technologies sans doute anachroniques en 1998. La NSA qui aime tant le secret joue néanmoins le rôle principal dans ce blockbuster. Et au sein de la NSA telle qu’imaginée par le réalisateur, l’image occupe une place centrale : omniprésente, omnipotente. Les barbouzes chassent la preuve grâce à la vidéosurveillance, grâce aux caméras miniatures qu’ils installent dans les domiciles. Les courses poursuites sont observées depuis l’espace. Des photos sont envoyées à l’une pour discréditer un autre. Fin de la fiction.

Quinze ans après le film, les documents obtenus par Edward Snowden montrent une nouvelle façon de surveiller. Elle s’intéresse aux enveloppes, repose sur les contenants plus que sur les contenus. Elle utilise les interactions pour construire des réseaux et déterminer la dangerosité d’un individu, devenu une cible sans que son identité ne soit connue. Une surveillance aveugle qui n’a plus besoin de voir pour connaître.

Les métadonnées sont devenues le nouvel or noir de l’espionnage massif. Adieu les machines à vapeur pour ouvrir discrètement les courriers. Les informations des mails (qui envoie quoi à qui quand?), les historiques de navigations, les recherches d’itinéraires nourrissent la gigantesque base de données Marina. La NSA tape à la source, dans les câbles sous-marins, ou dans les fermes de serveurs des géants de l’Internet. Elle pioche ensuite pour constituer des modèles de vie, apposer des profils.

Dans le film, un ancien de la NSA, parti après un désaccord sur certaines méthodes, renseigne l’avocat sur les capacités de l’agence. Le spécialiste est joué par Gene Hackman.

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4s Commentaires à “‘Ennemi d’État’ : la NSA quinze ans avant Snowden”

  1. Gene Hackman qui était lui même l’objet de surveillance dans « The Conversation » film de Coppola de 1974. Dans ce film, la surveillance était effectuée non grâce à des images mais par des enregistrements sonores.

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    • Pierre Alonso

      Et maintenant, les fadettes prennent leur revanche sur les écoutes (cf l’article 20 de la loi de programmation militaire).

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  2. Je peux aussi renvoyé à Sneakers / Les experts avec Redford ou la NSA cherchais deja à cassé le cryptage de façon universel

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    • Pierre Alonso

      Les Experts était produit par Jerry Bruckheimer, tout comme « Ennemi d’État » ! Il a visiblement un tropisme pour la NSA ;)

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